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Entretien réalisé à l’occasion de l’exposition Weather Report pour le magazine BalloonProject.

              Francesca Brugola / Pouvez-vous nous parler de votre démarche ?

Andréa Spartà / Je travaille généralement en utilisant des choses qui me percutent sans raison apparente, un morceau de plastique bleu autour dʼune pêche, un tuyau dʼarrosage, une vase antique, le menu délavé dʼun traiteur chinois par exemple. Parfois, le choix nʼest pas physique, mais plutôt de lʼordre de lʼimage. Je ne sais pas exactement ce qui génère le choix, mais il a souvent à voir avec une certaine domesticité. De ces choses, de ces images, je tente de garder une sorte de trame, que ce soit par lʼobjet ou lʼimage utilisé.e à lʼorigine. Jʼessaye alors de faire glisser ces trames, de les hybrider, de les croiser, de biaiser leurs familiarités tout en en conservant suffisamment pour convoquer une image mentale commune à tous.

              F.B / D'où vient votre intérêt pour les objets du quotidien ? Et comment votre intérêt personnel et votre fascination pour les objets et les gestes "normaux" et quotidiens deviennent- ils un acte ou une position politique ?

 

A.S / Jʼai toujours été intéressé par des notions de domesticité, je voulais être designer quand jʼétais enfant, lʼespace de vie mʼintéresse. Je me suis dʼabord attaché au mobilier, comme structure, ou support de notre vie privée. Au fur et à mesure, je me suis intéressé aux choses qui nous entourent, simplement parce quʼelles étaient là et que moi aussi. Jʼai trouvé ça plus interessant d'aborder les choses autour de moi simplement par ce prisme, plutôt que pour des considérations intellectuelles. Une pièce a été fondatrice dans ma pratique, Couvertures (2018-...). Cʼest un inventaire en cours des couvertures utilisées par les soldats des différentes armées du monde. Jʼai commencé à cette période à me rendre compte que des choses se passaient, que des frontières bougeaient, que des drames éclataient, mais que peut-être, un léger courant dʼair affectait le sommeil dʼun soldat comme il affecterait le miens, quʼil y avait une grande intimité et banalité aussi la-dedans. Les couvertures ne racontaient pas ça, elles en étaient simplement des témoins. Il y a une phrase dʼAgnes Martin qui résume bien ça : « Le tortillement dʼun ver de terre a autant dʼimportance que lʼassassinat dʼun président». Cʼest très vrai, je crois.

             

              F.B / Comment pensez-vous que votre recherche s'inscrit dans le discours artistique et socio-politique contemporain ?

 

A.S / Cʼest un peu enfoncer une porte ouverte aujourdʼhui, mais cette dimension intime et domestique est souvent considérée comme un lieu de résistance au capitalisme et à l’idée de rentabilisation productive. Je suis contre lʼidée de but. Je pense quʼil nʼy a aucune raison à ce que quoi que ce soit existe, nous existons sans raison, nous sommes là juste parce que nous sommes là, sans raison de plus quʼun oignon, ou un coléoptère. Aborder les choses sous cet angle est contre-productif, ce qui est interessant, je pense, dans le monde dʼaujourdʼhui. Jʼaime lʼidée que nous sommes là « à pure perte». Je concentre tous mes efforts pour 

que mon travail le soit aussi, quʼil ne soit pas symbolique, quʼil ne raconte pas quelque chose, quʼil ne soit pas le support à quelque chose, mais quʼil soit plutôt une fin en soi. Il y a quelque chose de magnifique dans un poireau tombé par terre dans un magasin si lʼon accepte que lʼon est, au même titre que lui, une simple masse dans lʼespace à un moment donné, à un endroit donné.

 

              F.B / La récupération d'objets est une partie importante de votre travail. Cela a-t-il toujours été le cas ou yʼa-tʼil eu un évènement déclencheur ? Comment cela affecte votre pratique ?

 

A.S / Il y a cette notion de témoin qui me plait beaucoup dans les choses qui nous entourent, je nʼessaye pas de faire dire quoique ce sois aux choses que je mobilise, mais plutôt dʼêtre sensible à ce quʼelles sont. Jʼai toujours collecté de la matière, quʼelle sois palpable ou plutôt de lʼordre de lʼimage. Dʼailleurs, cʼétait vraiment principalement de lʼordre de lʼimage pendant longtemps, jʼutilisais des motifs pris dans la rue, des choses vues. Jʼhybridais ensuite les souvenirs de ces choses différentes. Jʼaime faire des gestes les plus simples possible, cʼest donc naturellement que jʼai commencé à utiliser les choses en elles-memes.

 

              F.B / Comment le fait que vous utilisiez des objets de récupération vous fait-il aborder votre travail ? Cela, crée-t-il une distance entre vous et les pièces ?

 

A.S / Jʼessaie, avec les choses que je collecte, de provoquer des images mentales. Pour ce faire, je dois éviter les métaphores comme les premiers degrés. Il faut se situer sur un point dʼéquilibre, pour réussir à faire advenir une image, aussi fragile, soit-elle. Ça demande nécessairement un apprentissage et une écoute envers les choses mobilisées. Et cʼest très épanouissant de travailler comme ça, de se mettre devant un filet dʼail ou des petits liens en plastique et de voir où est-ce qu'ils peuvent nous emmener autant que lʼinverse. La distance qui se met en place est semblable, je crois à celle que lʼon a avec un chat

croisé dans la rue, un pas en avant, un pas en arrière pour ne pas brusquer lʼéchange.

 

              F.B / Comment l'organique et l'inorganique coexistent-ils dans vos sculptures ?

 

A.S / Jʼutilise régulièrement des herbes ou des fruits et légumes dans mes installations en regard de matériaux plus stables. Ce mélange me permet dʼobtenir des installations dont la structure est fixe, mais dans laquelle la matière évolue en permanence, que ce soit parce que les éléments pourrissent et se flétrissent ou parce quʼils sont simplement changés. Dans Weather Report par exemple, je dépose simplement environ 10 % de mes courses dans lʼinstallation et je les échange quand je veux les manger. Lʼinstallation se teinte directement de mon rythme de vie.

 

              F.B / Qu'est-ce que la recherche artistique pour vous ? Comment la théorie et la pratique se rencontrent-elles ? Si une rencontre a lieu entre les deux.

 

A.S / Jʼessaye de toujours faire suivre la théorie à la pratique et non lʼinverse. Cʼest lié à cette notion dʼapprentissage dont je parlais plus haut. Je ne veux surtout pas savoir trop précisément où je vais pour ne pas perdre lʼécoute de ce quʼil se passe. Les mots pour moi ne doivent quʼêtre un commentaire, mais pas une légitimation dʼune chose, car ils uniformisent et lissent tout. Jean Daniel Botta donne une définition intéressante de la poésie : « On donne des noms un peu moins précis, pour que les choses nommées reprennent leur liberté ». Je crois que lʼart a beaucoup à voir avec ça.

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